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Terrorisme |

Les conflits sur Telegram au sujet des « apostats » révèlent les tensions au sein de l'EIIS-K

Sulaiman

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Une photo publiée par l'EIIS sur Telegram montre un groupe de ses combattants rassemblés autour d'un smartphone. [Archive]

Les membres de « l'État islamique en Irak et en Syrie » (EIIS) d'Afghanistan sont de plus en plus divisés sur les réseaux sociaux sur le point de savoir qui ils considèrent comme des infidèles, selon un récent historique de chat sur Telegram qu'a pu consulter le Salaam Times.

Ces messages, postés à partir du 20 septembre, font apparaître au grand jour les tensions qui éclatent sur le point de savoir si d'autres groupes d'activistes, dans ce cas ceux de Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP), sont des apostats.

Depuis sa création en décembre 2007, le TTP a entretenu des liens avec les talibans afghans et al-Qaïda, tous deux rivaux de l'EIIS, qui rivalisent pour leurs partisans et s'affrontent à l'occasion.

En octobre 2018, le TTP avait publié un manuel d'opération de 12 pages qui comportait une section qui déclarait que les membres de la branche Khorasan de l'EIIS (EIIS-K) étaient des apostats.

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Des membres de l'EIIS tirent sur des positions des talibans en Afghanistan en octobre dernier. Plusieurs membres de l'EIIS sont d'anciens membres de Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP). [Archive]

Dans ce récent chat, des membres de l'EIIS discutent sur le point de savoir si les TTP sont des infidèles.

Pour tenter d'apaiser le litige, l'utilisateur « Mouhammad ben Qasim » a par la suite publié sur un canal de l'EIIS-K un article mettant en garde ses partisans sur le fait que les TTP sont bel et bien des apostats.

« Les apostats talibans du Pakistan [...] qualifient les respectés moudjahidines [de l'EIIS] d'infidèles et de Kharijites, mais quelle est la différence entre les talibans afghans et eux [les TTP] », demande l'article ?

« Je demande aux membres [de l'EIIS] de ne pas oublier les objectifs, et de ne pas laisser ces hypocrites semer le doute dans vos cœurs et, Dieu nous en garde, vous duper. »

« La seule chose que vous devez faire est de quitter ces canaux. Informez les autres musulmans de ces complots et ne participez pas aux discussions qu'ils commencent », a-t-il ordonné.

Les utilisateurs de groupes EIIS-K sur Telegram discutent également régulièrement de la présence « d'espions » sur ces canaux et dans ces groupes, exposant au grand jour la réalité que les administrateurs de l'EIIS ont du mal à savoir à qui faire confiance.

Dissensions au sein de l'EIIS-K

« Les leaders de l'EIIS tentent de garder leurs membres groupés et de montrer qu'ils sont tous unis, mais leurs opinions divergentes sur le fait de déclarer les talibans pakistanais infidèles et leurs interprétations différentes de l'islam montrent que les combattants de l'EIIS ont développé des dissensions internes », a expliqué Aminullah Shariq, un politologue de Kaboul.

Abou Bakr al-Baghdadi, le chef de l'EIIS, a été tué le 27 octobre lors d'une opération des forces spéciales américaines en Syrie.

« Le fait qu'ils se qualifient mutuellement d'infidèles montre que le groupe a développé des rivalités », a expliqué Shariq. « De plus, les opérations aériennes et terrestres de plus en plus nombreuses ont pu aggraver ces dissensions entre les combattants de l'EIIS. »

« Certains rapports et certaines preuves montrent que plusieurs Afghans qui avaient prêté allégeance à l'EIIS s'en sont séparés en raison de sa stratégie extrêmement brutale », a ajouté Akbar Jan Polad, un spécialiste des affaires politiques de Kaboul.

« On s'imaginait auparavant que les combattants de l'EIIS étaient organisés en un seul groupe sous une direction unique, mais les positions divergentes des membres du groupe montrent aujourd'hui qu'ils ne se reconnaissent pas dans une direction unique », a-t-il poursuivi.

« Les conflits entre ses membres marquent le début d'une division du groupe », a ajouté Polad.

Cette désunion provient des origines des membres de l'EIIS-K, selon Niamatullah Karyab, député de la province de Kunar à la Wolesi Jirga (la chambre basse du parlement), qui avait auparavant rencontré des leaders de l'EIIS lorsqu'il était journaliste.

Près de 70 % des activistes de l'EIIS en Afghanistan sont d'anciens membres du TTP qui avaient rejoint le groupe après avoir été chassés du Pakistan par une répression permanente, selon des responsables américains.

« Plusieurs membres de l'EIIS avaient insisté pour que la direction de l'EIIS en Afghanistan soit donnée aux talibans pakistanais, mais lorsque des combattants de l'EIIS venus d'Irak, de Syrie, [ailleurs au] Moyen-Orient et de Tchétchénie vinrent en Afghanistan, ils s'opposèrent à cette idée, et c'est alors que les tensions ont commencé à apparaître dans les rangs des combattants de l'EIIS « a expliqué Karyab.

« La plupart des combattants et des commandants de l'EIIS qui opèrent en Afghanistan sont originaires des régions d'Orakzai, Bajaur, Mohmand et Waziristan », a-t-il précisé, se référant à la ceinture tribale pakistanaise.

« Je pense que l'EIIS qualifie les talibans pakistanais d'infidèles en raison de leur [les TTP] sympathies pour les talibans afghans, comme nous le voyons. L'EIIS et les talibans [afghans] se livrent une lutte acharnée », a poursuivi Karyab.

Violation des principes de l'EIIS

Ce chat du 20 septembre montre également les membres de l'EIIS-K violer les règles du groupe concernant le fait de discuter des pertes sur le front et le partage des contenus non autorisés.

« Selon la politique et les principes de l'EIIS, les membres du groupe ne sont pas autorisés à adopter une position ni à exprimer leurs opinions sur des réseaux sociaux comme Facebook, Telegram et d'autres », a rappelé Aziz Stanakzai, spécialiste militaire et des affaires politiques à Kaboul. « Se qualifier mutuellement d'infidèles et publier des photos non officielles sur des pages officielles montre un manque d'unité et de discipline entre les membres de l'EIIS. »

« Publier sur le nombre de leurs pertes par les membres de l'EIIS sur leurs pages personnelles et dire ce qu'ils pensent des pertes sur le terrain sont des exemples de non-respect des principes de l'EIIS », a ajouté Stanakzai.

« La répression par les agences d'application des lois en Afghanistan et au Pakistan a grandement affaibli l'EIIS-K, et après la mort de la plupart de ses commandants, les partisans du groupe ont ressenti de la frustration et expriment leur déception sur les réseaux sociaux et dans des services de messagerie comme Telegram », a ajouté pour sa part Amjad Hussain, chercheur basé à Karachi qui surveille les activités des équipes d'activistes sur les réseaux numériques.

« Les partisans de l'EIIS-K violent clairement la politiques stricte du groupe consistant à ne pas parler ouvertement des dissensions internes lorsqu'ils traient d'autres partisans d'apostats », a ajouté Hussain.

« Il semble que l'EIIS-K soit au bord de l'éclatement dans la région et que les luttes intestines entre ses partisans sur les réseaux sociaux pourraient bien éclater sur le terrain », a-t-il poursuivi.

L'EIIS a connu de nombreux revers en Afghanistan, et le groupe terroriste ne peut affronter les forces de sécurité en face-à-face, affirment les autorités afghanes.

« Contrairement aux années passées, l'EIIS a été écrasé [...] et le groupe n'est plus aujourd'hui dans la situation dans laquelle il se trouvait il y a un an », a déclaré Fawad Aman, vice-porte-parole du ministère de la Défense.

« Chaque jour qui passe, le niveau d'attaque et de pression se durçit contre eux et au cours des seuls derniers mois, des centaines de combattants de l'EIIS ont été annihilés par les forces de sécurité », a-t-il conclu.

[Zia Ur Rehman de Karachi a contribué à cet article.]

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