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Des Kurdes syriens alarmés par les champs de blé qui brûlent près d'installations pétrolières

AFP

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Un homme marche dans un champ alors que des nuages de fumée s'élèvent dans un champ de la ville d'al-Qahtaniyah, dans la province syrienne d'al-Hasakeh, le 10 juin 2019. L'EIIS a revendiqué plusieurs incendies dans des champs de blé de la province. [Delil Souleiman/AFP]

Un responsable kurde du nord-est de la Syrie a demandé l'aide de la coalition internationale lundi 10 juin, alors que d'énormes incendies ravagent des champs de blé vitaux dans le pays.

Les Kurdes de Syrie ont pris la tête de la lutte contre « l'État islamique en Irak et en Syrie » (EIIS) dans le nord et l'est du pays, appuyés par la coalition militaire dirigée par les États-Unis.

Alors que cette guerre civile de huit ans se calme, ils cherchent à conserver un certain degré d'autonomie dans la vaste région céréalière riche en pétrole qu'ils contrôlent dans le nord-est du pays.

« À ce jour, le feu a détruit des centaines d'hectares de blé à Tirbespi, et les incendies font toujours rage », a déclaré Salman Bardo, le chef de l'autorité agricole kurde, faisant référence à la ville appelée al-Qahtaniya en arabe.

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Cette photo prise le 21 mai 2019 montre une moissonneuse-batteuse dans un champ de blé de la région d'al-Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie. Après des sécheresses à répétition et huit années de guerre civile, les autorités kurdes et le régime de Damas rivalisent pour acheter la production agricole de cette région afin de nourrir la population et maintenir la paix. [Delil Souleiman/AFP]

« Cette situation fait courir un grave danger à la région, parce que ces incendies sont proches des puits et des installations de pétrole », a-t-il mis en garde.

Un correspondant de l'AFP dit avoir vu des nuages de fumée noire s'élever au-dessus des champs dorés, tandis que des hommes tentaient d'éteindre les flammes avec des pelles, à quelques mètres seulement d'installations pétrolières.

Le conducteur d'un bulldozer tentait désespérément de retourner la terre pour empêcher l'incendie de se propager.

« Nous demandons à la coalition internationale d'intervenir pour éteindre ces incendies en utilisant des avions bombardiers d'eau » que nous n'avons pas, a ajouté Bardo.

Abderrizq al-Mahmud, un cultivateur de blé âgé de 29 ans, a expliqué que les terres de sa famille ont été détruites.

« Quarante-cinq hectares sont partis en fumée, et il ne me reste que huit hectares » après les incendies de dimanche, a-t-il déclaré.

Kurdes et régime rivalisent pour sauver le blé

Après des années de sécheresse puis de guerre civile, la Syrie s'attend à une récolte de blé record cette année, dont une grande part dans le nord-est.

Dans la province sous administration kurde d'al-Hasakeh, qui est le grenier du pays, et dont fait partie al-Qahtaniya, l'EIIS a revendiqué plusieurs départs de feux dans des champs de blé.

Mais les agriculteurs ont également parlé d'attaques de représailles, de carburant de mauvaise qualité provoquant des étincelles, et de négligence.

Le gouvernement de Damas comme les autorités kurdes rivalisent pour acheter le blé produit cette année dans le nord-est de la Syrie.

Les analystes expliquent que le blé sera essentiel pour produire un pain abordable et maintenir la paix dans différentes régions du pays dans les mois qui viennent.

Les agriculteurs de la région sont pris entre les deux.

« Notre gagne-pain ne doit pas devenir un objet de marchandage politique », a estimé Adel Othman, un cultivateur âgé de 55 ans.

Le régime offre certes un meilleur prix, mais pour les Kurdes, le blé ne peut quitter la région qu'ils contrôlent.

« Nous vendrons notre récolte au plus offrant », a affirmé Othman s'exprimant en kurde, près de son champ dans la région d'Amuda.

« Au final,un agriculteur se doit de réaliser un bénéfice », a-t-il poursuivi.

Les exploitants sont particulièrement impatients de vendre leur récolte pour rattraper les mauvaises récoltes des années précédentes, mais aussi pour les protéger contre les incendies.

« Crise alimentaire »

« Les Kurdes ne veulent pas laisser le blé quitter la province, parce qu'il suffit à peine à nourrir la population locale », a expliqué le spécialiste de la Syrie Fabrice Balanche.

« Si le blé partait pour Damas en raison des prix plus élevés offerts, cela provoquerait une crise alimentaire », a-t-il ajouté.

Selon le Programme alimentaire mondial, 6,5 millions de personnes en Syrie vivent en état « d'insécurité alimentaire », ou ne savent pas d'où viendra leur prochain repas.

Cette année, la Syrie anticipe une grosse récolte en raison de pluies abondantes, après une récolte de blé l'année dernière qui avait été la pire depuis 1989.

Le gouvernement syrien attend quelque 850 000 tonnes de blé en provenance d'al-Hasakeh.

Le directeur des services agricoles du gouvernement de Damas à al-Hasakeh, Amer Sello, a expliqué à l'AFP qu'il s'attend à mettre la main sur la plus grosse partie de la récolte de la province.

« Les centres gouvernementaux de collecte de céréales verront affluer les cultivateurs en raison des prix attractifs proposés », a-t-il prédit.

Le mois dernier, les Kurdes ont vu le prix de vente d'un kilo de blé passer de 150 à 160 livres syriennes (0,37 USD), ce qui ne suffit toutefois pas à concurrencer les 185 livres offertes par le régime.

Le directeur de l'autorité kurde des céréales, Salman Bardo, a accusé le régime d'avoir annoncé son prix plus élevé « pour semer la discorde entre le peuple et l'administration autonome ».

« Le blé comme arme »

La guerre en Syrie a fait plus de 37 000 victimes depuis qu'elle a éclaté en 2011.

Après avoir obtenu des victoires successives contre l'opposition et les groupes extrémistes depuis 2015, le régime du président Bachar el-Assad contrôle aujourd'hui près de 60 % du pays.

Mais les Syriens de ces régions éprouvent des difficultés à survivre dans une économie ravagée par des années de guerre, et face aux pénuries de carburant.

« El-Assad a besoin d'accéder aux récoltes céréalières du nord-est de la Syrie pour empêcher une crise du pain dans l'ouest du pays qui est sous son contrôle », a expliqué l'analyste syrien Nicholas Heras.

Damas et les Kurdes ont entamé les négociations sur le devenir du nord-est, sans succès toutefois à ce jour.

« Le blé sera une arme très puissante dans la phase suivante du conflit en Syrie », a déclaré Heras.

« Il pourra être utilisé pour faire pression sur le régime d'Assad, et donc sur le régime russe, pour obtenir des concessions lors du processus diplomatique conduit par les Nations unies » afin de mettre un terme au conflit en Syrie, a-t-il conclu.

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