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Analyse |

Un retrait américain serait préjudiciable à l'Irak,selon les analystes

Faris al-Omran à Bagdad

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Muqtada al-Sadr (3e à partir de la gauche) rencontre plusieurs chefs de milices pro-iraniennes le 13 janvier dans la ville iranienne de Qom. [Photo d'Harakat al-Nujaba Media]

Les réactions se font de plus en plus nombreuses en Irak face aux pressions exercées par les milices épaulées par l'Iran visant la résiliation d'un partenariat de sécurité avec les États-Unis.

Selon les analystes, ce partenariat constitue un « rempart » contre les ambitions iraniennes « d'engloutir l'Irak », de le noyer dans les tensions et les divisions et d'y consolider le pouvoir et l'influence des milices.

Ils ont fortement critiqué la marche organisée vendredi 24 janvier à Bagdad par le mouvement sadriste pour exiger le départ des forces américaines du pays.

Ziyad al-Sinjari, politologue et spécialiste des médias, a expliqué que cette marche des sadristes était « politique par excellence » et était « l'expression de la volonté des Iraniens et non du peuple [irakien], qui ne souhaite pas que son partenariat stratégique avec les États-Unis soit résilié pour satisfaire l'Iran ».

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L'imam chiite irakien Moqtada al-Sadr en voiture alors qu'il rejoint des manifestants antigouvernementaux rassemblés dans la ville sainte de Nadjaf, dans le centre du pays, le 29 octobre 2019. [AFP]

Le leader du mouvement sadriste, l'imam Moqtada al-Sadr, avait auparavant tenté de surfer sur la vague des manifestations populaires pour le rejet des ingérences iraniennes, mais s'ouvre aujourd'hui à l'Iran et aux milices qu'il supporte en Irak, a expliqué al-Sinjari.

Les demandes de retrait des forces américaines « sont en conflit avec l'intérêt national et servent uniquement les desseins de l'Iran qui souhaite engloutir l'Irak », a-t-il précisé à Diyaruna.

Mettre fin à ce partenariat avec les États-Unis « exposerait le pays à de graves dangers, au premier rang desquels le le fait que l'Iran s'emploiera à combler le vide et à mobiliser ses intermédiaires pour qu'ils resserrent leur emprise sur les ressources de l'Irak et plongent le pays dans les crises et le chaos », a-t-il continué al-Sinjari.

« L'Iran tente en permanence de contourner les sanctions en exploitant les ressources de l'Irak et en faisant du pays un débouché économique et un passage pour ses activités et ses politiques hostiles dans la région », a-t-il ajouté.

« En l'absence des troupes américaines, le régime iranien trouvera la porte grand ouverte pour renforcer des ingérences et ses menaces pour la sécurité dans la région et dans le monde », a-t-il continué.

Les « multiples identités de Sadr »

Sadr, âgé de 46 ans, est un responsable volatil notoire, connu pour ses rapides changements d'alliances, a rapporté l'AFP.

Il avait supporté les manifestations anti-régime, mais contrôle également le plus important bloc au parlement et d'importants portefeuilles ministériels.

Après la marche de vendredi, Sadr a indiqué qu'il ne supporterait plus la campagne pour la réforme, qui demande à ses partisans de démanteler leurs tentes et de se retirer des terrains de manifestation.

Les activistes craignaient également que sans son soutien politique, les autorités puissent réprimer le mouvement — et en réalité, en quelques heures, la police anti-émeute a tenté de prendre d'assaut les camps des protestataires.

Ces efforts se sont poursuivis dimanche et les forces de sécurité ont fait usage de tirs à balles réelles et de gaz lacrymogènes pour chasser les manifestants des places et des rues qu'ils occupaient depuis des mois.

Un manifestant a été abattu par des tireurs inconnus à Bagdad et un autre dans la ville de Nasiriyah, dans le sud du pays, ont indiqué des sources médicales, et des dizaines d'autres ont été blessés dans tout le pays.

Selon Harith Hasan, chercheur au Centre Carnegie pour le Moyen-Orient, Sadr cherche à entretenir ses « multiples identités », l'une de réformiste, populiste et anti-establishment, l'autre de porte-voix antiaméricain.

Jouer sur les deux tableaux pourrait valoir à Sadr les faveurs de l'Iran et lui conférer un rôle dans les négociations bloquées sur le choix du prochain Premier ministre, a ajouté Hasan.

Mais l'alliance intra-chiite de vendredi ne devait pas durer, a-t-il poursuivi, prédisant que « une fois terminée cette manifestation, la lune de miel entre Sadr et les autres factions pro-iraniennes finira par s'étioler ».

Samedi, le Comité de coordination des manifestations populaires en Irak a d'ailleurs publié un communiqué accusant Sadr d'avoir trahi les manifestants en échange des « promesses de l'Iran d'accorder le poste de Premier ministre au mouvement sadriste ».

Un grand nombre de partisans des milices pro-iraniennes ont rejoint la manifestation de la semaine dernière, reflet du rapprochement entre les deux parties depuis que Sadr a rencontré les leaders de ces milices dans la ville iranienne de Qom le 13 janvier.

Les observateurs ont expliqué que le régime iranien, qui parrainait cette rencontre, tente d'unifier les rangs des groupes qui soutiennent son programme.

Pour Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale de l'Iran, la marche de Sadr est un « compte à rebours » pour expulser les forces américaines.

Une présence américaine cruciale

« L'Iran considère l'Irak comme sa zone de sécurité », a expliqué à Diyaruna l'expert en stratégie Alaa al-Nashou.

« Si les Américains s'en vont, [l'Iran] contrôlera tout notre pays et n'aura aucune difficulté à faire avancer ses plans malicieux et ses ingérences dans les affaires irakiennes », a-t-il continué.

« Notre partenariat avec les États-Unis est aujourd'hui un rempart contre les ambitions iraniennes. Nous ne pouvons pas bloquer la pénétration du régime iranien et ses ambitions néfastes sans ce soutien », a-t-il indiqué.

« Les Irakiens souhaitent la poursuite de ce partenariat parce qu'il renforce également la capacité de notre pays à contrer la menace terroriste », a ajouté al-Nashou.

« Les forces irakiennes ont un besoin urgent de formation, d'armes, d'information et de soutien logistique afin de pouvoir devenir autonomes et empêcher les résidus terroristes d'étendre [leur présence] et de reprendre leurs activités », a-t-il poursuivi.

Il a ajouté que le pays sort « fatigué » de la guerre contre le terrorisme et a besoin que la communauté internationale se tienne à ses côtés pour l'aider à reconstruire ses infrastructures et soutienne son économie nationale.

« Les décideurs politiques irakiens ont cherché à renforcer la coopération avec les États-Unis et le monde, et ne s'alignent pas sur l'Iran, parce que cela [...] pousserait notre pays vers l'isolement et l'effondrement », a-t-il encore affirmé.

« Il existe un fossé politique en Irak entre ceux qui sont favorables au maintien des forces américaines et ceux qui s'y opposent », a expliqué une source parlementaire irakienne à Diyaruna.

« Ceux qui y sont opposés sont les partis politiques affiliés au projet iranien », a précisé cette source, sous couvert d'anonymat. « Ils tentent aujourd'hui d'imposer leur volonté aux autres partis. »

« De l'autre côté se trouvent les blocs favorables à la présence américaine, parce qu'il y aurait de graves conséquences sécuritaires, politiques et économiques si les forces américaines venaient à se retirer », a continué cette source.

« La plupart des Irakiens de toutes affiliations redoutent toujours que leur pays tombe sous l'emprise de l'Iran », a précisé cette source.

Roquettes contre l'ambassade des États-Unis

Un haut responsable américain a indiqué jeudi que son pays n'avait pas encore entamé les négociations avec l'Irak sur le retrait de ses troupes du pays, comme le demande le parlement irakien.

«Il n'y a eu aucun réel engagement », a indiqué l'ambassadeur James Jeffrey, l'envoyé spécial américain pour la Syrie et la coalition contre « l'État islamique en Irak et en Syrie » (EIIS).

« Notre position, comme vous le savez –- nous l'avons répétée à plusieurs reprises — est que nous sommes prêts à discuter avec le gouvernement irakien de nos relations stratégiques générales », a déclaré Jeffrey aux journalistes.

« Nous avons un Accord-cadre stratégique avec l'Irak depuis 2008 », a-t-il rappelé. « Il couvre notre engagement en matière économique, sécuritaire et diplomatique d'une manière globale. »

« Nous le considérons comme un tout », a poursuivi Jeffrey. « Et lorsque nous les rencontrerons et parlerons avec eux, notre but sera alors de diriger les pourparlers. »

Dimanche dans la soirée, trois roquettes ont frappé l'ambassade des États-Unis à Bagdad, blessant une personne, selon un haut responsable irakien et une source diplomatique américaine.

Aucun détail n'était immédiatement disponible sur le fait que la personne atteinte était un ressortissant américain ou un membre irakien du personnel de la mission, a rapporté l'AFP.

L'ambassade n'a pas immédiatement répondu aux demandes de commentaires, tandis que le Département d'État a appelé l'Irak à « remplir ses obligations pour protéger nos installations diplomatiques ».

Le Premier ministre irakien Adel Abdoul Mahdi et le président du parlement Mohammed Halbousi ont tous deux condamné cet incident, précisant qu'il risquait de tirer leur nation vers la guerre.

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