Droits de la Femme

Une commandante des FDS à la tête des combats pour al-Raqqa

Par Nohad Topalian à Beyrouth

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Jihan Cheikh Ahmed, porte-parole des Forces démocratiques syriennes lors d'une conférence de presse organisée à Aïn Issa le 6 novembre 2016. [Photo fournie par Jihan Cheikh Ahmed]

Jihan Sheikh Ahmed, porte-parole de l'Opération Colère de l'Euphrate et une des commandantes des Forces démocratiques syriennes (FDS), est l'une des femmes les plus importantes luttant contre « l'État islamique en Irak et au Levant » (EIIL).

Influencée par les biographies de grandes femmes qu'elle a lues étant enfant, cette native d'al-Raqqa, ancienne artiste et militante des droits de l'Homme devenue chef de combat sur les champs de bataille contre l'EIIL, a décidé de laisser son empreinte personnelle.

Lors du déclenchement de la guerre en Syrie, elle a fait partie des premières femmes à rejoindre les Unités de protection du peuple kurde (YPG), et a cofondé en avril 2013 les Unités de protection de la femme (YPJ).

Les YPJ constituent la première armée cent pour cent féminine du Moyen-Orient et ont été l'une des composantes fondatrices des FDS à leur création en octobre 2015.

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Une combattante kurde des Unités de protection de la femme (YPJ) nettoie son arme dans un camp d'entraînement à al-Qahtaniyah, près de frontière entre la Syrie et la Turquie le 13 février 2015. [Delil Souleiman/AFP]

Dans une interview exclusive avec Al-Mashareq, Ahmed, qui commande actuellement une armée de femmes sur les lignes de front, a parlé des derniers développements de la bataille pour al-Raqqa et du rôle des femmes dans ce combat.

Al-Mashareq : Pouvez-vous nous parler de vous ?

Ahmed : Je suis née et j'ai grandi à al-Raqqa, qui m'accompagne comme mon ombre où que je sois.

Ma famille habitait dans la rue Ibrahim Hanano, à l'ouest de la gare. Nous étions la seule famille kurde de la région et j'ai grandi parmi les diverses composantes arabes, ce qui a enrichi mon bagage culturel.

J'ai étudié les Beaux arts et ai travaillé plusieurs années comme enseignante dans les écoles de la ville.

J'ai vécu une enfance heureuse, passant le plus clair de mon temps à lire les biographies de personnes importantes, en particulier de femmes. J'ai été influencée par elles et j'ai décidé qu'un jour je rendrais toutes les femmes fières. La lecture m'a aidée à prendre conscience des choses dès mon jeune âge.

Al-Mashareq : Qu'est-ce qui vous a poussée à combattre et à participer à la création des YPJ, puis plus tard celle des FDS ?

Ahmed : La révolution elle-même et l'oppression de l'EIIL envers les femmes et les gens.

J'ai intégré les YPG début 2011 et j'ai participé aux combats contre l'EIIL et le Front al-Nosra (FAN) sur les fronts de Rojava. J'ai été grièvement blessée dans la bataille pour la ville de Sere Kaniye [Ras al-Ayn] fin 2012.

Je suis retournée à al-Raqqa pour y être soignée et je suis repartie quand l'Armée syrienne libre (ASL) est entrée dans la région d'al-Jazira et Ras al-Ayn.

Un groupe de combattantes et moi-même avons compris le besoin d'établir une unité de protection des femmes pour soulager les injustices que les femmes subissent aux mains de l'EIIL et leur donner confiance en elles-mêmes et en leurs capacités.

Nous avons organisé une conférence le 2 avril 2013 au cours de laquelle nous avons pris d'importantes décisions, parmi lesquelles le lancement d'une unité pour protéger les femmes et développer leurs compétences afin qu'elles deviennent des participantes actives et novatrices.

Nous voulions que les femmes aient confiance en elles et qu'elles apprennent à connaître leurs personnalités et leur histoire.

Ce qui se passe en Syrie et dans ma ville d'al-Raqqa et mes souvenirs d'enfance sont ce qui me pousse à faire tout ce que je fais aujourd'hui.

Al-Mashareq : Que vous a apporté votre participation en tant que commandante ?

Ahmed : Toutes les campagnes auxquelles j'ai participé à ce jour m'ont donné une importante expérience du combat. Elles m'ont donné une formidable confiance en moi et envers les femmes kurdes et syriennes.

Elles ont également renforcé mon idéologie en ce qui concerne l'importance de la coexistence entre toutes les composantes de la population, ce que j'ai vécu personnellement.

Al-Mashareq : Qu'est-ce qui motive votre implication dans la bataille d'al-Raqqa ?

Ahmed : J'étais à al-Raqqa lorsque l'ASL est entrée dans la ville et j'ai été témoin des souffrances. J'ai quitté la ville, mais ma famille est restée et a vécu deux ans sous le joug de l'EIIL. [...] Ma famille a vu les actions horribles de l'EIIL, les meurtres et les flagellations d'innocents.

J'ai été très émue par ce que les membres de ma famille m'ont raconté après qu'ils eurent fui al-Raqqa pour se rendre à Kobani, que nous avions libéré.

Mon neveu m'a dit que l'EIIL décapitait des gens, et ma sœur m'a expliqué que pour les punir, les éléments de l'EIIL rassemblaient les enfants pour qu'ils assistent aux décapitations, afin d'instiller la culture du terrorisme et du meurtre dans leurs cœurs.

Ce que je les ai entendus dire, et le fait que des milliers de femmes étaient menacées par l'EIIL me sert toujours de motivation pour être à l'avant-garde de la bataille à venir. C'est mon devoir humanitaire et national d'être en première ligne de la campagne d'al-Raqqa, parce que c'est ma ville et que je la connais.

C'est votre devoir en tant que YPJ et FDS de la libérer et de mettre fin à l'injustice infligée à [ses habitants], où qu'ils se trouvent, et aux autres citoyens.

Al-Mashareq : Comment décririez-vous votre degré de préparation à cette bataille ?

Ahmed : Je vis des moments historiques et mon zèle me fait avancer, parce que je n'accepte pas que ma ville soit la capitale des conspirations destructives et immorales de l'EIIL. J'ai hâte de la libérer, car c'est la ville de mon enfance et la ville de la coexistence et de la paix.

Ce qui se passe aujourd'hui est très douloureux et nous vengerons les femmes et le peuple. Je m'y prépare avec un moral au beau fixe, une détermination d'acier et un enthousiasme indescriptible.

Je suis fière de ma participation à la bataille, et le peuple d'al-Raqqa, tant les hommes que les femmes, est fier de moi.

Récemment, j'ai rencontré une femme qui avait fui al-Raqqa il y a quelque temps ; elle m'a dit que chaque fois qu'elle me voit, elle se sent fière d'être une femme.

De telles paroles me font beaucoup plaisir et me motive à combattre pour les femmes, leur histoire et mon pays, mon peuple et ma patrie.

Dans la bataille d'al-Raqqa, j'utiliserai les connaissances des années passées, car j'ai évolué militairement, idéologiquement, politiquement et culturellement.

Les FDS et nous, avec un appui international, nous préparons à une bataille historique dans laquelle les femmes vont jouer un rôle majeur.

Al-Mashareq : Qu'en est-il du nombre et des compétences militaires des combattantes participant à la campagne de l'Euphrate ?

Ahmed : Le nombre de combattantes augmente à chaque fois que nous libérons un nouveau village ou une nouvelle zone de l'EIIL.

La campagne compte 10 000 femmes, et un nombre similaire reçoit une formation à l'utilisation des armes.

Des milliers de femmes adultes ayant été oppressées par l'EIIL ont rejoint notre campagne au cours de ses trois phases et portent maintenant les armes.

Elles attendent impatiemment la bataille. L'une des jeunes femmes récemment libérées a déclaré qu'elles souhaitaient libérer des femmes, comme elles avaient été libérées.

Les nouvelles recrues suivent un entraînement militaire à l'utilisation des armes, ainsi qu'une formation idéologique afin qu'elles participent activement et pour faire naître en elles l'esprit de leadership.

Al-Mashareq : Quelles sont les dernières nouvelles concernant la bataille d'al-Raqqa ?

Ahmed : À ce jour, nous avons terminé les trois phases de la campagne. Nous avons libéré le nord, l'ouest et l'est de la partie rurale d'al-Raqqa, et nous avons coupé les lignes de ravitaillement de l'EIIL entre Deir Ezzor et al-Raqqa, l'objectif étant d'assiéger la ville de trois côtés.

Il ne faut pas oublier que la région présente un terrain difficile, et qu'il s'étend sur de vastes zones.

Nous avons également coupé la route stratégique reliant la ville à Mossoul.

Nos camarades agissent actuellement sur deux axes, le premier est Abou Khashab, où ils mènent des opérations de ratissage dans les villages le long de l'Euphrate dans la partie rurale est d'al-Raqqa, et des affrontements violents sont en cours dans la ville d'al-Karama, où l'EIIL est positionné.

Nous nous efforçons aussi de bloquer le quatrième côté d'al-Raqqa afin de libérer la ville.

Al-Mashareq : Qu'aimeriez-vous dire aux femmes syriennes, selon ce que vous représentez pour elles aujourd'hui ?

Ahmed : Je leur dirais d'être fières de leur philosophie pour une vie libre et de se découvrir elles-mêmes et les capacités et les qualifications qu'elles ont.

J'appelle les femmes syriennes où qu'elles soient à rejoindre la révolution afin de la façonner.

Nous voulons qu'elles soient des leaders et des participantes à la naissance de la Syrie libre, dans laquelle toutes les composantes de la société seront représentées.

Je leur dis que ce sont elles qui donnent naissance et donnent la vie et la représentent, et qu'elles doivent rejoindre la révolution de leur propre volonté et de leur propre identité. Ce sont elles qui font la révolution et l'Histoire et qui écriront la nouvelle Histoire.

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